Crise alimentaire : le sacrifice ou le don universel

L’islam a inscrit la « solidarité sociale canonique » parmi ses cinq piliers. Il s’agit d’un don obligatoire annuel à partir d’un certain seuil de richesse (nissab) établi. C’est la Zakat. Il marque ainsi d’une encre indélébile son souci de justice sociale, laquelle passe par une réalisation spirituelle de la notion de la bienfaisance (All’Ihçâne) de ses fidèles. Les autres piliers : les prières canoniques, le jeûne et même le Pèlerinage, sont également liés d’une certaine façon avec cet aspect horizontal de solidarité. Plusieurs passages du Coran insinuent que la qualité des pratiques rituelles et spirituelles (Salat, Sawm, Haj) se mesure à l’aune de la générosité du croyant qui les pratique. Autrement dit, ces pratiques qui organisent la connexion et la communication verticales avec le Divin sont en principe censées ouvrir des ponts horizontaux humains d’entraide.

Ramadan : SIF en profite pour lutter contre la famine dans le monde

Un fort lien entre les principes religieux et les principes humanitaires

Le Divin renvoie à l’humain. Là où il y a la misère, la vulnérabilité, c’est là où se trouve la Face de Dieu, nous apprend un long hadith du Prophète.

En effet, chaque fois que la Salat est évoquée dans le Coran, elle est immédiatement associée à la générosité matérielle (Al-Infâq). Le jeûne du mois Ramadan lui aussi est associé au don. Le musulman qui se prive sent la faim pendant tout le mois de Ramadan, cette même faim dont souffrent les pauvres toute l’année. Il pratique ainsi une sorte de compassion qui a pour conséquence de produire un sentiment de solidarité et de mobiliser sa générosité à l’égard de ceux qui souffrent ou sont en train de mourir de faim.

Le Pèlerinage est associé lui aussi à une autre forme de don : le Sacrifice. Grâce à la deuxième fête canonique de l’islam, la fête du Sacrifice (Aïd Al-Adha), tous les musulmans de par le monde, qui ne sont pas sur les lieux du Pèlerinage (La Mecque), assistent et participent à distance à ce rite. Cette fête correspond à l’un des moments importants du Pèlerinage, celui de l’offrande (Al-Hady) que le Pèlerin effectue en commémorant le geste d’Abraham, incarnation même de la générosité et de la solidarité.

L’offrande, tout en étant destinée à Dieu, doit être en même temps partagée avec les hommes : un moment de convivialité avec les amis et les voisins, mais surtout un temps spirituel de solidarité avec les pauvres (S17:V36). Ici, la Transcendance rime avec le social.

Aujourd’hui, notre humanité est désormais mondialisée par une économie capitaliste, malheureusement créatrice d’inégalités. Ce partage du Sacrifice vient prendre ici une acuité toute particulière. Il s’agit, à travers cette pratique, d’avoir la possibilité de mondialiser sa portée sociale, ce qui permettrait « humanitairement » de lier un Nord riche avec un Sud pauvre. Effectivement, avec les moyens de communication et de transports dont nous disposons actuellement, il est tout à fait possible de venir en aide à distance à des personnes pauvres situées à des milliers de kilomètres, et ce, par une simple « procuration du Sacrifice ». Ainsi, on pourrait venir en aide à des milliers de familles qui souffrent de la faim.

En France, beaucoup de musulmans ne peuvent pas pratiquer ce rite en sacrifiant la bête par eux-mêmes comme le veut la Tradition du Prophète à cause de raisons techniques de commodité ou de disponibilité.

Cela leur confère le droit ou la dérogation canonique de le faire par procuration. Cependant, une question se pose. La Sunna veut que la bête sacrifiée soit subdivisée en trois, un tiers gardé pour soi, un tiers donné aux voisins ou aux amis et un tiers donné aux pauvres. Or, la procuration à grande distance ne permet pas la pratique à la lettre de cette Sunna. Notons qu’il s’agit dans cette Sunna d’une recommandation et non d’une obligation. Rien n’interdit alors à une personne musulmane de donner toute l’offrande à un pauvre situé dans un autre pays frappé de crise alimentaire, et ce, même en cas de nécessité personnelle. Le Don altruiste de manière générale a fait l’objet d’éloge dans le Coran (S59:V9) et (S76:V8-9).

Offrir toute la bête à une famille nécessiteuse par une procuration sacrificatoire, à cet égard, correspond parfaitement à l’esprit coranique du don et du Sacrifice.

Tareq Oubrou, Président du Comité Ethique SIF

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