Ramadan : Pour un don durable

Parce que les mots gardent tout leur sens, peu importe le temps qui passe, nous vous proposons un extrait de cet article publié dans notre Journal n°62 à l’occasion du Ramadan 2011 

La zakat : une aumône honorée par les équipes du SIF

La zakat est l’aûmone obligatoire pour les musulmans, récoltée par le SIF pour l’offrir aux plus démunis pour passer la fête de l’Aïd en bonnes conditions

Pensez à la goutte qui tombe sur un rocher pendant des années. Elle finit un jour par le percer et y creuser ainsi son chemin. Il ne sera pas de même si la même quantité d’eau se déverse d’un seul coup sur ce rocher. La durée et la régularité font ici la grande différence. C’est cette loi universelle que le Prophète (saws) a rappelé dans son hadith, mais à un niveau moral et spirituel, quand il a dit que : « La meilleure action est celle qui dure, modeste soit-elle » (Bukhari et Muslim). Ceci reste aussi bien valable pour un acte rituel (…) que pour un acte social de solidarité matérielle : la Zakat (don obligatoire) ou la Sadaqa (don surérogatoire).

[…] Le mot Zakat, rappelons-le, a une double signification : purification et croissance. […] On pourrait évoquer ici la parabole de l’arbre. Pour croître, il doit donner de ses fruits. Il doit aussi laisser tomber ses feuilles et ses branches, nécessaires pour son propre humus, lequel lui permet de grandir davantage et de produire plus. L’arbre, en donnant, se nourrit. La Zakat, comme don de soi, est pour le musulman un accroissement, aussi symbolique que matériel. Le don vu sous cet angle devient un gain, un moyen de production. Autrement dit, le don mesuré, rationalisé et intelligent contribue à une certaine économie de richesse par une croissance bien distribuée qui, sans appauvrir le bienfaiteur, redresse le niveau social du pauvre. La croissance ici est collective, elle se conjugue au pluriel. Il n’y a pas de perte : « Ce que vous donnez, Dieu vous le remplace » rassure le Coran (34 : 39) (…). Ce gain ne s’opère pas par une magie quelconque. Bien sûr, il y a un effet fondamentalement spirituel du don qui est opérant, que les gens généreux ressentent à chaque fois qu’ils donnent. Il s’agit aussi d’une règle socio-économique qui nous informe que la vraie richesse, comme le vrai bonheur et la vraie joie, est celle partagée avec les autres. Autrement dit, il n’est pas dans l’intérêt de celui qui possède une richesse de laisser se développer la pauvreté, car si la misère croît, elle pourrait finir par faire disparaître cette même richesse. Il s’agit là d’une vraie théorie socio-économique qui établit la vraie croissance, celle qui agit par l’économie du travail et la solidarité sociale en vue de diminuer le nombre de pauvres et de permettre justement une richesse soutenable.

Une fois le don ainsi perçu, la règle universelle de durabilité vient lui donner sa pleine efficacité. C’est à ce titre que la foi peut être une vraie motivation spirituelle qui permet d’entretenir le don dans la durée. Le donateur sait que son don ne part jamais en vain. […] « Celui qui fait un bien le fait pour lui-même» rappelle par deux fois le Coran (41 :46) et (45 :15). Spirituellement parlant, l’effet se fait sentir déjà au niveau du bienfaiteur lui-même qui, par le don, entre en contact avec le divin et devient ainsi le premier bénéficiaire de son propre don par la proximité divine. […]

Ces considérations théologico-mystiques étant rappelées, les canonistes (fuqaha-s) quant à eux parlent de la notion de la kifâya (la suffisance) : un principe étroitement lié à ce qu’on appelle aujourd’hui développement durable, comme forme de rationalisation du don.

Nous pouvons résumer leur philosophie éthique par deux postures logiques et de bon sens. La première forme de kifâya se fait par un don régulier pour entretenir une personne handicapée  moteur ou mental , un mineur (orphelin par exemple) ou toute personne incapable d’assurer ou d’assumer sa propre vie matérielle. La deuxième attitude de la kifâya, relevant toujours de ce paradigme du don durable, est réalisée par une contribution à une œuvre charitable ou à un financement total d’une entreprise économique qui donne un travail décent aux personnes démunies afin de les sortir durablement de la précarité. Omar, deuxième calife, disait à ce titre : « Quand vous donnez aux pauvres rendez-les riches », dans le sens de l’autonomie et de la dignité. Il est évident que selon cette doctrine sociale, le don ne doit aucunement encourager à une assistance indéfinie d’une personne, qui pourtant jouit de toutes ses facultés physiques et mentales, mais doit être un moyen économique intelligent et rationnel pour qu’elle se redresse par elle-même et pour qu’elle puisse à son tour aider les autres à se redresser.

Tareq Oubrou, Recteur de la Mosquée de Bordeaux

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